Une histoire de vieille cassette

Quand j’étais petit et que mon frère et moi passions la nuit chez mes grands-parents, nous dormions séparés, chacun avec l’un d’eux (question de place officiellement, et plus probablement, pour éviter que nous nous retrouvions seuls à faire la bringue).

Lorsque je me retrouvais avec mon grand-père le soir et que tout le monde était couché, il allumait discrètement la télévision et mettait une cassette dans son vieux magnétoscope. L’appartement était petit et j’étais inquiet de la résonance du son qui nous grillerait rapidement, mais les films qu’il choisissait chaque fois annulaient le problème : c’était ceux de Charlie Chaplin, période muette. La petite musique de fond importait peu, tout se lisait sur l’écran. Le risque ne venait plus de la télé mais de nos rires que nous devions étouffer.

Et c’est pendant ce qui devint un rituel, devant ce noir et blanc qui fait aujourd’hui si peur à la jeune génération, que je m’endormais, éblouie et bercé par le spectacle.

Une cassette pourtant n’avait jamais été diffusé malgré la relecture à l’usure de toutes les autres : sur la tranche se lisait « le Dictateur » et la pochette était rouge, je m’en souviens encore : une petite moustache noire au milieu d’un personnage blanc. Je reconnaissais bien le vagabond qui me faisait tant rire, mais lorsqu’un jour je me risquais à la désigner du doigt pensant braver l’interdit d’un film trop violent – finalement le seul sur la seconde guerre mondiale visible et appréciable par un enfant – la réponse fut simple, il fallait attendre car il s’agissait d’un film parlant ; le premier de Charlie Chaplin et le dernier où il incarnera son personnage culte de Charlot. Ici, plus question d’un vagabond, mais d’un petit barbier juif du ghetto de Tomanie, qui partage une ressemblance à s’y méprendre avec Hynkel, un dictateur assoiffé de pouvoir et de conquête.

Le scénario est inspiré de la réelle ressemblance par la moustache entre Chaplin et Hitler, remarquée par des caricaturistes de l’époque. C’est décidé, il en fera un film et interprètera les deux rôles.

Si vous n’avez pas vu ce chef d’œuvre, voici de quoi motiver le geste qui conduira à sa lecture

Tout d’abord, il s’agit d’un film visionnaire étonnamment lucide sur la folie du projet d’extermination d’Hitler. Écrit en 1938 et tourné en 1939, il sort aux Etats-Unis en 1940, à une époque où rappelons-le, l’information n’était pas relayée à la vitesse d’un « gazouillement ». Faire le lien entre la volonté meurtrière d’un homme et son échec probable dû à son obstination de mener une guerre de conquête mondiale et totale est donc un exploit qui inscrit ce film dans les plus grands récits d’anticipations.

Ensuite, le Dictateur est un geste fou qui tente d’attirer l’attention sur les problèmes qui agitent l’Europe aux premières heures de la seconde guerre mondiale, et participe de l’éveil des consciences aux Etats Unis en orientant l’opinion publique. On peut y voir donc indirectement une responsabilité dans l’entrée en guerre ultérieure de son pays.

Le film ne sortira qu’en 1945 en France et sera évidemment interdit par Hitler en Allemagne, qui malgré tout s’en procurera une copie et se le fera projeter en privé à deux reprises. Imaginer ses réactions et les répercutions sur son état n’a pas de prix…

Chaque scène est plus culte que la précédente mais « no spoil » oblige, je n’en décrirais aucune. Disons que l’on assiste à une véritable démystification de ce Hynkel, ridiculisé par le génie de son interprète : sa gestuelle, sa théâtralité et l’invention d’une langue agressive, mélange d’anglais, de yiddish, d’allemand, de borborygmes et de bruits en tout genre, prononcée avec une telle véhémence qu’on en comprend, sans la connaître, le sens. Des mécaniques simples qui rendent le film accessible à tous.

Et ce questionnement encore et toujours : que peut faire l’art face aux réalités ? Quel est son poids ? Que peut faire un artiste face à un dictateur ? Quelles sont ces armes ? Charlie Chaplin répond par l’un des plus beau geste artistique et politique de l’histoire. Il utilise le rire comme arme ultime contre la barbarie et la folie des hommes; la parodie, la caricature et le burlesque, mêlés à l’émotion pure comme véritable machine de guerre. Et conclue par un pamphlet humaniste, plus beau discours écrit jusqu’alors au cinéma et même au-delà. Un discours profondément optimiste qui, plus de 70 ans après, à l’ère où la terreur a simplement changé de visage, résonne encore puissamment comme terriblement pertinent ; et qui justifie à lui seul que Chaplin quitte le muet pour prendre la parole et que mon grand-père lui refuse le silence de la nuit pour laisser jaillir, quand il le faudrait, ce cri immense.

S.B.

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